A venir...

Publié le par Sator

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Yves poussa un grognement agacé lorsque l'araire buta, d'autant que l'animal de trait
, dans l'effort, brisa la chaîne de l'attelage.

La vue de l'objet oblong et luisant émergeant de la boue lui fît marquer un temps d'arrêt, son visage buriné pâlit et accusa plus que les soixante ans qu'il venait d'avoir.

Soixante ans, âge de la retraite à une certaine époque, lointaine période d'une vie qui lui semblait aujourd'hui aussi insouciante que futile.

Dire qu'il n'avait pas vu venir ce qui s'annonçait serait faux, mais comment aurait-il pu, lui, simple rouage d'un système tentaculaire, empêcher l'accélération du phénomène ?

Il s'était laissé porter, comme tant d'autres avec lui, il s'était senti obligé de suivre le mouvement, de croire les déclarations, les promesses de personnages publics, parfois peut-être abusés eux-mêmes, mais pour la plupart corrompus comme l'avait révélé la suite des évènements.

Il avait vécu simplement, espérant qu'un jour viendrait où il trouverait un semblant de liberté.

Pris dans la nasse temporelle de contraintes de plus en plus fortes qu'il comprenait aujourd'hui destinées à occuper son esprit, à l'empêcher de penser, de s'apercevoir que la fin d'un semblant d'univers humain était proche, pour mieux l'exploiter.

Enjambant les sillons déjà tracés, les pieds s'enfonçant profondément dans la terre gluante, il rattrapa le massif bovidé qui avait continué son chemin sans faire cas de l'arrêt de la charrue.

C'était un de ces animaux comme on commençait à en voir naître depuis deux ans, le torse puissant et le mufle carré recouvert d'écailles. La corne plantée sur le chanfrein le faisait ressembler à ce qui pouvait être le produit d'amours coupables d'un rhinocéros et d'une vache limousine.

L'oeil unique fixa Yves et la bête se laissa mener placidement vers l'outil abandonné au milieu du champ.

C'est vrai que tout était allé très vite.

Les faits marquants de l'actualité d'alors, 

les gesticulations illusoires de la marionnette sioniste prétendu chef d'état, son mariage en catimini avec la dernière gourgandine en date, succédanée de Pompadour probablement jetée dans ses bras pour tenter de canaliser une énergie difficilement contrôlable, même par les maîtres de l'instant, le Prince du PAF coincé par la Reine du paf,

les procès arrangés sur fond de défense d'une planète déjà trop mise à mal,

les mouvements sociaux, manipulés par des syndicats aux ordres, plus prompts à garantir le bien être de leurs dirigeants que l'avenir de leur "bases", en courbant l'échine et en présentant  un fessier flasque aux fins d''empalement sur le dard dressé d'un patronat toujours plus avide et méprisant, lui même valet complaisant des vrais puissants, ceux de l'ombre,

l'élection de miss et autres académiciens de pacotille, 

informations pourtant secondaires, reprises quotidiennement sous forme humoristique dans une des émissions de télé phare par des faux pantins parodiant les vrais, adoucissant leurs traits pour finir par les faire apprécier d'un masse déjà bien avancée sur la voie de la crétinisation.

Informations secondaires masquant les vrais problèmes,

peu s'étaient en effet souciés de cette chute spectaculaire de la monnaie américaine, base d'échanges mondiaux, en avaient-ils d'ailleurs eu connaissance ? C'est vrai qu'à part quelques sites de la toile, sites classifiés de hautement subversifs par les autorités et place, et traînés devant les Juges, personne n'en avait révélé les tenants et les aboutissants,

de la montée de la colère des trois quarts de la population mondiale en réaction à l'attitude méprisante à leur égard d'un occident gavé comme l'oie du Noël passé et qui se devait de terminer, comme elle sur l'étal du rayon boucherie d'un supermarché monopolistique, préférant glousser aux bons mots d'abrutis notoire et fermer les yeux pour ne pas voir le moment où cette masse prendrait enfin le contrôle de son destin, faisant fi de l'autoritarisme bestial des  dirigeants d'opérette, reliquat d'un passé colonial aussi meurtrier que désuet,

si plus s'étaient dressés contre l'infamie,

avaient tenté une ultime action de justice solidaire,

peut être auraient ils pu.......

empêcher la destruction de la Vème flotte américaine qui se baladait tranquillement dans le détroit d'Ormuz par l'armée iranienne qui répondait à une ultime provocation de la coalition étasionienne.

C'était loin, déjà quinze années, mais quinze ans qui en comptaient facilement le triple.

Un maillon avait rompu net lorsque le soc avait heurté la bombe, et c'était heureux car elle aurait assurément explosé sous une plus forte pression.

Quinze ans de combats avaient laissés des traces indélébiles sur les hommes et sur la Terre.

Yves s'estimait chanceux que ses tribulations l'aient finalement conduit dans ce coin du monde où ce qui restait de la flore pouvait, avec quelque imagination, ressembler au pays qu'il avait laissé derrière lui, jadis.

Plus que jamais l'idée que vivre tue était présente dans son esprit. 

Il sourit en se rappelant les investissements pharaoniques déployés par les autorités "d'avant" pour mettre en place une société basée sur un "tout sécuritaire" mercantile, et la course aux gadgets, de la vidéo alarme aux puces satellitaires et autres appareils devant garantir une vie sans soucis et surtout de rapprochement virtuel dans laquelle il s'était lui  même engagé.

Mais aucune des caméras installées à grand renfort de millions d'euros, sensées être en mesure de filmer le moindre comportement déviant d'un ordre établi aux moyens de textes comminatoires, d'interdits et autres mesures liberticides n'avaient eu le temps d'enregistrer l'envol des missiles atomiques envoyés sur Téhéran par Israël, prêt de longue date,

ni la riposte immédiate, prévisible, prévue, du "bloc adverse".

Pékin et Delhi avaient immédiatement renchéri, et si la fusée indienne avait pu être interceptée grâce au bouclier américain, judicieusement déployé, la chinoise avait atteint Tel-Aviv de plein fouet et Washington avait été rayé de la carte au même instant du fait de l'allié soviétique.

Si les multiples combats qui suivirent furent plus conventionnels à défaut de chirurgicaux, ils n'en furent pas moins meurtriers.

La chaîne fut rapidement réparée et l'ouvrage pu reprendre.

La bombe dont l'emplacement avait été marquée par un pieu serait récupérée plus tard et reconvertie à des usages plus pacifiques.

Yves n'était pas en mesure d'évaluer la population humaine restante, il savait seulement que si certaines contrées connaissaient encore des combats sporadiques, des structures sociales s'étaient déjà reformées, à l'instar du village dont il faisait partie.

Ils avaient du réapprendre à vivre, et ce n'était pas chose facile.

Un groupe de voyageurs était attendu les jours prochains, annoncée  par un émissaire, leur venue permettrait de faire le point sur ce que la folie de l'Homme avait pu lui coûter.

Le Conseil s'était réuni la veille au soir dans la salle commune, et les cent cinquante trois adultes de la communauté s'étaient déjà prononcés sur la liste des erreurs qu'il ne faudrait jamais reproduire.

Le pas lent du boeuf mutant favorisait la réflexion, et ce dont Yves était certain, pour l'heure, c'est qu'en dehors de tous les beaux discours,

une seule question appelait réponse,

Quel est le véritable but de la Vie ?

Et en dehors de cette réponse....... point de salut.


Sator
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