Les boeufs

Le critique perpétuel que je reconnais être, (la vie à tout de même de bons côtés mais les autres les racontent tellement mieux que moi), aime, comme ceux de son espèce, adopter une posture de prédation, le plaçant à même de guetter ses proies.
Je me trouvais ainsi attablé, devant un demi de bière bien fraîche à la terrasse d'un honnête débitant de boissons, qui avait quelque peu augmenté ses tarifs entre la dernière semaine de juin et ce dernier dimanche de juillet, crise moyen orientale oblige, sans doute, dans cette petite bourgade du sud de la France où j'ai établi mes pénates.
Vingt deux heures sonnaient, sur fond de mâts se balançant mollement sous l'effet de la houle résiduelle et de palmiers placés de façon linéaire à défaut de naturelle en bordure de voie de cheminement, et baguenaudaient, sous mon regard curieux, en un déplacement non moins linéaire mais naturel, lui, deux lignes de badauds intéressés par les étals de ces marchés nocturnes qui fleurissent un peu partout en période estivale.
L'une de ces lignes, formée d'une foule tant bigarrée que colorée, au sein de laquelle les nouveaux arrivants se remarquent de locaux ou des "estivants de longue" par leur carnation vanille fraise, allait de droite à gauche, tandis que l'autre, de même composition empruntait le sens opposé.
Quelques heures auparavant, j'avais pu observer le même manège, des mêmes gens, quittant leurs voitures sagement rangées sur les parkings mis à leur disposition, moyennant une redevance elle-même estivale de un euro de l'heure à compter de la seconde (heure) de stationnement, pour prendre position sur la langue de sable bordant l'urbanisation sauvage (à défaut de naturelle), rejoints par les chanceux pouvant s'y rendre pédestrement.
Se tremper, barboter, crier, dans une eau troublée par le martellement de tant de pieds, avant de s'allonger mollement sur la serviette sérigraphiée "made in korea" soldée l'année dernière et acquise de haute lutte en prévision de ces instants délicieux.
Ceux-là même, que je devinais faisant fi des prévisions pessimistes du Maître de l'instant, le Grand Bison Futile, affrontant la soif, la faim et la fatigue dans cette transhumance économico-socio-culturelle autoroutière, prenant son mal plus ou moins en patience dans les files d'attentes formées aux nombreux péages (si si, vu à la télé), files dans lesquelles on perd l'avantage des risques pris à tromper la vigilance des radars (automatiques ou non) positionnés aux endroits les moins dangereux du ruban d'asphalte pour la sécurité de tous.
Mais quel ineffable instant de bonheur, quel instant de liberté totale que celui de se retrouver au volant de sa voiture briquée pour l'occasion, le plein fait, les pneus gonflés (selon les directives gouvernementales), garant du devenir de sa petite tribu, alors que la veille, si ce n'est quelques heures auparavant, ils s'entassaient encore dans cette rame de métro, après avoir arpenté ces couloirs surchauffés, éléments anonymes d'une file, de droite à gauche, de gauche à droite, sur fond triste de grisaille quotidienne.
Ainsi va la vie du boeuf, l'espèce qui se laisse conduire docilement jusqu'à...
Mon demi terminé, je me levais, laissant ma place à quelques assoiffés, me mêlait à la file qui se dirigeait vers la gauche afin de regagner ma voiture, sagement stationnée sur le parking que je quittais après avoir laissé quelques dizaines de centimes d'euro dans le ventre de l'appareil conçu à cet effet (tarifs minorés en soirée - merci très beau coup) et regagnais mon étable.
Docteur, docteur, j'ai conscience de n'être qu'un boeuf moi-même,
tout n'est donc pas perdu ?
Sator
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